Réalités et besoins des organismes LGBTQ+ québécois en situation pandémique: une lettre aux gouvernements du Canada et du Québec

Montréal, le 17 avril 2020

Objet : Réalités et besoins des organismes LGBTQ+ québécois en situation pandémique

Honorable ministre Chagger,

Depuis les débuts du confinement dû à la pandémie de COVID-19, les populations et organismes LGBTQ+ du Québec font face à une série de défis et de problématiques que nous souhaitons vous partager.

Populations LGBTQ+

Une très récente étude pancanadienne faite par EGALE Canada sur les répercussions de la crise de la COVID-19 sur les populations LGBTQ+ montre clairement que nos communautés sont durement et particulièrement touchées. Les personnes LGBTQ+ vivent plus de mises à pied, de répercussions sur leur santé mentale et physique, et ont plus souvent une situation financière précaire. Elles sont aussi très informées de la situation actuelle et respectent davantage les consignes des institutions de santé publique.

Les personnes issues de communautés stigmatisées ont un important historique de traumas ayant souvent été causés ou renforcés par des institutions publiques, dont les milieux de la santé et l’administration publique. Les populations LGBTQ+ vivent aussi avec une variété de conditions de santé préexistantes (VIH, personnes immunosupprimées, personnes en situation de handicap). Enfin, parmi nos populations se retrouvent des personnes ayant un statut précaire et n’ayant conséquemment pas accès aux programmes gouvernementaux actuels (travailleur.e du sexe, personnes migrantes sans statut).

Conséquemment, les personnes LGBTQ+, particulièrement celles qui cumulent plusieurs marginalités et oppressions, ne prennent souvent pas le risque de se tourner vers des services d’accompagnement et d’aide destinés à l’ensemble de la population et leur préfèrent ceux offerts par les organisations de leur propre communauté (soins de santé mentale, sexuelle et physique, les aînés qui sont déjà isolés et dont certains n’avaient que la famille choisie, banque alimentaire, services aux jeunes, etc.). C’est un élément qui explique la prééminence des organismes LGBTQ+ pour répondre à cette crise.

En ce qui concerne les enjeux au Québec spécifiquement, ce que nos membres nous rapportent, c’est qu’il y a augmentation majeure de la demande dans les services de santé mentale (hausse moyenne de 30%). Les motifs de consultation sont plus lourds qu’à l’habitude et comprennent notamment :

  • Forte anxiété et détresse;
  • Effets collatéraux sur les problématiques de santé mentale préexistantes;
  • Enfants, adolescent.e.s et personnes aînées confiné.e.s dans leur famille qui n’accepte pas leurs réalités LGBTQ+, ou dans une institution qui ne tient pas compte desdites réalités;
  • Personnes trans qui ont vu leurs suivis médicaux reportés et leurs chirurgies d’affirmation du genre être annulées, donc augmentation de la détresse en lien avec la dysphorie de genre en ce moment;
  • Dégradation de la vie sociale et amplification du sentiment d’isolement en raison de la fermeture de plusieurs lieux de rencontre et de socialisation pour personnes LGBTQ+;
  • Stress de performance sociale et professionnelle en raison du confinement.

État des organismes LGBTQ+ au Québec

Nous, organismes LGBTQ+ du Québec, faisons actuellement face à une variété de situations, qui vont d’une réadaptation relativement fonctionnelle de nos services à une grave perte de revenu pouvant mener à de sérieux problèmes financiers, voire à des faillites.

Nos organismes s’adaptent et réorganisent des services pour continuer de soutenir leur clientèle

  • Soutien psychologique, interventions et informations diverses par téléphone, texto et sur les différentes plateformes de discussion de nos réseaux sociaux;
  • Création de contenus adaptés aux besoins en contexte pandémique;
  • Réorganisation de distribution et livraison sur demande et/ou distribution contrôlée de matériel (seringues et autre matériel d’injection, binders, condoms et lubrifiant et autre matériel de prévention VIH/ITSS, etc.);
  • Milieu de vie repris en version virtuelle, avec changements de plage horaire;
  • Groupes de soutien virtuels.
Report d’activités et pertes de revenus anticipés
  • Le financement autonome issu de la philanthropie, d’événements de collecte de fonds et de commandites est décalé impossible à finaliser pour l’année. L’ampleur des pertes varie, coupant jusqu’à plus du tiers des revenus pour l’année en cours et s’étendant à l’année suivante. Ces pertes menacent au minimum les emplois, au pire la survie de certains organismes;
  • Les services de soutien psychologique en présentiel et l’intervention de groupe et d’accompagnement sont tous annulés par manque d’infrastructures de télétravail ou parce que la clientèle n’a pas accès à internet;
  • Les interventions et projets de sensibilisation en milieu scolaire sont annulés jusqu’à la fin de l’année scolaire actuelle, et il y a peu d’espoir que ce soit la priorité au retour en classe;
  • Toutes les formations en milieu de travail et auprès d’autres organismes sont annulées;
  • Les événements et de sensibilisation sont annulés;
  • La distribution de vêtements et d’accessoires d’affirmation du genre (ex.: binder), de matériel de réduction des méfaits et de nourriture est aussi pour la majorité annulée.

Répercussions sur les équipes de travail

Beaucoup des organismes LGBTQ+ sont entrés dans cette crise en étant déjà sous-financés, avec des équipes et des moyens réduits, déjà dépassés par l’ampleur des besoins de nos populations.

  • Les formateurs et formatrices qui devaient recevoir des honoraires pour leurs activités professionnelles ne les recevront pas, les événements étant annulés;
  • Nous n’avons pas d’accès aux locaux et à des services habituels (par exemple, la comptabilité ne peut pas se faire à distance);
  • Les employé.es sont affecté.es psychologiquement et physiquement par la situation actuelle et cette situation prévaudra dans les mois qui suivront la crise et le « retour à la normale », pouvant exacerber le travail déjà difficile sur le terrain avec les communautés dans le besoin;
  • Les embauches sont reportées;
  • Stages annulés ou en difficulté;
  • Nous subissons une perte importante de bénévoles et ne pouvons former de nouveaux bénévoles;
  • Des bénévoles ancrés dans les organisations depuis des années perdent leur lien direct avec leur organisme;
  • Il est très difficile de travailler à distance pour des employé.es vivant avec des limitations fonctionnelles et des handicaps invisibles (TDAH, troubles du spectre de l’autisme, troubles de l’humeur, etc.);
  • Nous ne pouvons tenir certaines réunions importantes, dont les conseils d’administration, lorsque les membres n’ont pas accès aux outils informatiques.

Besoins et demandes

Ce sont les organismes LGBTQ+ de terrain qui tentent de répondre aux criants besoins financiers, alimentaires et en santé mentale, physique, sexuelle et sociale que nos populations expriment ces derniers temps. Ce sont ces organismes qui ont déjà des relations de confiance, une réputation et une expertise qui attirent les personnes LGBTQ+ ayant besoin de soutien.

Conséquemment, nous vous demandons d’inclure les organisations LGBTQ+ offrant des services directs dans un fonds d’urgence COVID-19 existant, ou d’en créer un nouveau, afin de s’assurer que ces populations, parmi les plus fragilisées, soient soutenues et desservies adéquatement.

Nous joignons donc notre voix à celle de plus de 300 organismes de charité et OSBL canadiens pour demander que la subvention salariale de 75% du gouvernement fédéral soit étendue aux organismes de bienfaisance et aux organisations à but non lucratif immédiatement, au lieu de les obliger à subir une baisse de 30% ou 15% des revenus d’abord. Délester les organismes d’une partie des salaires pourra certainement assurer une stabilité et contrebalancer des pertes de financement philanthropique.

Finalement, concernant les différentes subventions et contributions que les organismes reçoivent desministères de votre gouvernement, nous vous remercions de votre flexibilité et patiencepour adresser des situations complexes et inusitées. Nous savons que certains ministères ont déjà posé des gestes en ce sens, et espérons que tous les autres suivront.

Veuillez agréer l’expression de nos sincères salutations,

Marie-Pier Boisvert, directrice générale, Conseil québécois LGBT
Pascal Vaillancourt, directeur général, Interligne
Daniel Gosselin, directeur général, AGL-LGBT Saguenay–Lac-Saint-Jean
Marie-Philippe Drouin, vice-président.e, Divergenres
Henri-June Pilote, direction générale, AlterHéros
Otto Vicé, direction générale, Projet 10
Séré Beauchesne Lévesque, coordonnateur, TransEstrie
Lorinne Larouche, directrice générale, GRIS-Québec
Élyse Bourbeau, enseignante au secondaire
Christian Tanguay, directeur général, Centre communautaire LGBTQ+ de Montréal
Dominique Gauvreau, directeur du JAG, organisme LGBT+, Montérégie
Maryse Ouellet, présidente, Fierté Val-d’Or
Rébecca Janson, directrice générale, GRIS Estrie
Marie Houzeau, directrice générale, GRIS-Montréal
Laurent Breault, directeur général, Fondation Émergence
Cédric Champagne, coordonnateur, Divers-Gens
Lovani Côté, co-coordonnateur, LGBT+ Baie-des-Chaleurs
François Vanier, directeur général, GRIS Mauricie–Centre-du-Québec
Antoine Beaudoin Gentes, directeur des opérations, Enfants Transgenres Canada
Emily Bernier, coordonnatrice, CIOSAL
Richard Desjardins, président, ARC – Aînés et retraités de la communauté
Nore Duchesne, directrice générale, Coalition des groupes jeunesse LGBTQ+
Gabriel Lanthier, président, Trans Outaouais
Myriam Pelletier-Gilbert, Fierté Sherbrooke Pride
Maxime Gosselin, présidence, Jeunesse Lambda
Alexandre Dumont Blais, codirecteur général, RÉZO, santé et mieux-être des hommes, cis ou trans, gais et bisexuels
Yannick Fabre, président, Équipe Montréal
Amélie Tremblay, Comité de diversité sexuelle et de genre du Cégep de Sherbrooke
Naoufel Testaouni, president, QueerTech
Julie Antoine, directrice générale, RLQ pour la visibilité sociale et politique des femmes de la diversité sexuelle

Copie conforme :
Honorable Ahmed Hussen, Ministre de la Famille, des Enfants et du Développement social
Honorable Carla Qualtrough, Ministre de l’Emploi, du Développement de la main-d’œuvre et de l’Inclusion des personnes handicapées
Honorable Steven Guilbeault, Ministre du Patrimoine canadien
Honorable Jean-Yves Duclos, Président du Conseil du Trésor
Honorable Maryam Monsef, Ministre des Femmes et de l’Égalité des genres et du Développement économique rural

Une même demande a été faite au gouvernement Provincial avec les destinataires suivant.e.s :
Madame Sonia Lebel, Ministre de la Justice
Monsieur Jean Boulet, ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale
Madame Danielle McCann, ministre de la Santé et des Services sociaux
Monsieur Lionel Carmant, ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux Madame Marguerite Blais, ministre responsable des Aînés et des Proches aidants Monsieur Roger Noël, responsable, Bureau de lutte contre l’homophobie et la transphobie

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