Monsieur le sénateur, Vos dernières déclarations, à l’effet que chaque assassin devrait avoir sa corde dans sa cellule pour se pendre, que les coûts engendrés par les procès et les incarcérations devraient peut-être nous amener à réévaluer la peine de mort pour les cas irrécupérables, m’ont grandement attristées. C’est la raison pour laquelle j’aimerais partager avec vous et le public ce texte qui, j’ose l’espérer, offrira matière à réflexion.

Le tout commence par un beau soir d’été. Alors que je n’avais que 13 ans, j’ai été violé par un homme. Si j’osais crier ou tentais de fuir, il me menaçait de mort. Déjà que je n’étais pas très développé physiquement pour mon âge, je peux vous assurer que je me sentais vraiment perdu dans le petit boisé de l’Université Laval, aux abords du centre commercial de Place Sainte-Foy. L’homme corpulent me demanda de me dénuder et de m’étendre sur la couverture, puis il se coucha sur moi. Pour ce qui est de la suite, je la laisse à votre imagination…

Si je vous décris brièvement cet événement de ma vie, ce n’est certes pas pour attirer votre sympathie, mais bien pour illustrer mes propos sur les droits humains qui suivront. Le lien entre les deux peut vous sembler quelque peu étrange, mais comme vous le verrez, travailler pour un organisme de défense collective des droits, comme je le fais au Conseil québécois des gais et lesbiennes, exige beaucoup plus que ce que l’on peut imaginer.

Défendre les droits d’une personne, ou d’une communauté de personnes peut sembler relativement simple de prime abord. Cela consiste à faire de la représentation auprès d’instances politiques, économiques et sociales; déposer des mémoires en commission parlementaire; intervenir dans l’espace public et médiatique; faire de l’éducation et de la sensibilisation auprès de la population; travailler à faire modifier des lois ou en faire adopter de nouvelles. Bref, rien que vous n’ayez déjà fait à une certaine époque pour défendre les droits des victimes d’actes criminels.

Et pourtant, quand nous y regardons de plus près, appliquer ce concept de défense des droits collectifs au quotidien est bien plus difficile qu’il n’y paraît. Pourquoi me direz-vous ? Tout simplement parce que cette valeur humaine et sociale ne peut souffrir de variabilité! Nous ne pouvons œuvrer à défendre les droits des personnes gaies, lesbiennes, bisexuelles, transsexuelles et transgenres sans aussi défendre ceux des femmes, des personnes assistées sociales, des personnes ayant des limitations fonctionnelles, des locataires, des travailleurs et chômeurs, des immigrants, des autochtones, des malades, des travailleuses du sexe, etc. L’inverse est aussi vrai, les droits des personnes LGBT doivent aussi être défendus par toutes et tous.

Mais ce qui rend encore plus difficile la défense collective des droits, c’est que nous ne pouvons laisser notre vécu venir interférer avec ce principe. Autrement dit, la défense collective des droits se doit d’être applicable envers toutes et tous. Cela implique que nous devons aussi défendre les droits de ceux qui nous ostracisent. Par exemple, c’est défendre les personnes croyantes lorsque que leurs droits sont brimés, et ce, même si elles nous souhaitent l’enfer à la fin de nos jours. C’est ce que l’on appelle agir conséquemment avec les valeurs que l’on met de l’avant, qu’elles soient d’ordre individuel ou organisationnel.

Donc, quand nous nous impliquons dans un organisme prônant les droits juridiques et sociaux pour toutes et tous, il arrive que notre vécu vienne s’interposer entre l’idéal et la pratique. Je peux vous assurer que lorsque je suis arrivé au sein de notre organisme, j’étais loin d’imaginer qu’aujourd’hui, je serais partisan de la défense des droits des criminels, au point d’accepter que mon agresseur puisse lui aussi avoir des droits. Pour moi, cela me semblait quelque peu injuste à une certaine époque. Moi qui ai tant rêvé, pendant de nombreuses années, de le retrouver afin de pouvoir le torturer et de le faire souffrir comme moi-même j’avais souffert. Mais le temps passe, et malgré les séquelles, ma pensée a évoluée.

Ne vous en déplaise, monsieur le sénateur, un criminel aussi a des droits. Il a le droit d’avoir un procès juste et équitable. Il a le droit de bénéficier, même en prison, d’un environnement sécuritaire, d’être soigné, de manger, il a le droit à son intégrité incluant le droit à la vie. Cela vous étonne? Que voulez-vous? Défendre les droits collectifs des personnes implique que nous ne puissions accepter que des individus en soit privés, car si nous l’acceptons pour un, nous devrons aussi accepter que d’autres en soient privés. Quand nous regardons notre monde et son histoire, je préfère assurer à mon violeur que ses droits soient respectés que de voir ceux que j’aime perdre les leurs.

Il ne faut jamais oublier, monsieur le sénateur, que la tyrannie d’une poignée d’homme nous conduit toujours à de grandes tragédies. Évitons que cela se produise ici.

Texte de Steve Foster, président-directeur général du CQGL, publié dans le magazine Fugues, le 03 février 2012.