Ma chronique du mois d’août est celle où, traditionnellement, je parle du défilé de la Fierté. Chaque année je me demande comment je vais pouvoir aborder le sujet car, honnêtement, je ne sais plus quoi dire pour témoigner de sa nécessité. Mais comme toujours, il se produit des événements qui me permettent d’aborder le sujet sans avoir trop l’air de me répéter.

Sachez que ma chronique de départ voulait aborder l’avancée des droits LGBT dans le monde. Non pas de ces pays où nous sommes passibles de peine de mort, mais bien de ces pays dits civilisés où, dans le meilleur des cas, nos droits n’avancent qu’à pas de tortue, comme c’est le cas en France, en Italie ou en Russie. Je me disais que toutes et tous n’avaient pas la chance d’être au Québec…et qu’il serait bon, par solidarité, de penser à celles et ceux qui en arrachent encore pour pouvoir être considérés comme des citoyens à part entière.

Mais j’ai dû me raviser à la suite de la lecture d’un article de la journaliste Christiane Desjardins, paru sur Cyberpresse le 17 juin dernier, relatant les mauvais traitements subis par le petit Jérémy et dont je vous transcris ici un court extrait : «M. Bastien avait eu une conduite ignoble avec son fils. Il le frappait, l’habillait en fille et l’envoyait dehors ainsi parce qu’il le trouvait ‘’poignet cassé’’. À 4 ans, il le mettait à genoux, les bras en croix, avec des conserves de tomates dans les mains, pour l’endurcir…»

Je vous le dis immédiatement, le petit Jérémy est mort en 2008, à la suite des mauvais traitements reçus, dont 26 coups de ceinture la veille de sa mort. Jérémy, n’avait même pas cinq ans. La nouvelle conjointe de Bastien vient d’être reconnue coupable de meurtre au premier degré. Pour ce qui est de Bastien lui-même, il attend son procès.

Calvaire! Il n’avait que quatre ans! Comment peut-on penser que martyriser les Jérémy de ce monde puisse leur inculquer ce que c’est qu’être un «vrai» garçon? Et n’allez pas croire que c’est différent pour les filles. Les traitements que Bastien a fait subir à son fils témoignent de la manière la plus sordide qui soit ce qu’il peut advenir quand un parent ne peut accepter la différence de son enfant.

Vous savez, cette différence qui fait que nous ne correspondons pas aux normes de genre (je devrais plutôt dire d’expression du genre car, ici, c’est l’opposition des caractéristiques de la masculinité à celles de la féminité). Entre les deux, rien n’est acceptable. Hors de question d’avoir un mélange variable de l’un et de l’autre. Tu ne peux être qu’autrement de ce qui est socialement convenu par les stéréotypes sexistes.

Combien d’enfants et de jeunes sont maltraités à cause d’une expression de mauvais genre? Peut-être étiez-vous de ceux-là? Croyez-moi, pour un cas comme celui de Jérémy, il existe d’autres gamin(e)s qui souffrent un enfer sans nom. Une personne que j’admire, madame Françoise Susset, psychologue spécialisée dans les questions liées à l’identité de genre, me disait, lors d’une conversation : « De nombreux chercheurs ont confirmé que les jeunes enfants qui expriment une masculinité et une féminité atypiques sont plus à risque de vivre de la violence non seulement à l’école, mais aussi au sein même de leur famille. Les garçons sont plus souvent la cible que les filles et les comportements violents viennent plus souvent du père que de la mère.»

Le pire, c’est que ces pères et ces mères qui maltraitent leurs enfants à différents degrés trouveront des gens pour les conforter dans cette vision normative des rôles que chaque sexe doit jouer. Professeurs, intervenants sociaux, voisins, amis et même les psychiatres viendront confirmer le «trouble d’identité sexuelle» de l’enfant tel que répertorié dans leur DSM, la bible de la profession. Et on ne parle pas ici d’un questionnement lié à l’orientation sexuelle. Alors, faut-il s’étonner de voir ces jeunes vivre ce même enfer lorsqu’ils arrivent en milieu scolaire? Rappelons-nous l’histoire du jeune David Fortin.

Il ne faudrait pas croire que cette rectitude comportementale est l’apanage exclusif des hétéros. Chez de nombreuses personnes LGBT, cette représentation normative trouve fortement écho. Nous adoptons les standards hétérosexuels et nous adoptons les préjugés qui viennent avec. Qui n’a pas entendu quelqu’un ridiculiser un gars efféminé en le traitant de «folle» ou une lesbienne en la traitant de «truckeuse», parce que ces derniers transgressaient les stéréotypes de genre. D’ailleurs, moi aussi, je l’avoue bien tristement, j’étais de ce nombre à une certaine époque.

Donc, je ferai le défilé, car il est nécessaire. Je défilerai en passant à Jérémy et à tous ces enfants qui sont différents, qu’ils soient LGBT ou non, car le défilé, c’est aussi célébrer la différence sous toutes ses facettes. Que l’on ne vienne plus me dire que le défilé n’a pas sa place, car Jérémy, lui, n’a pas eu la chance de prendre la sienne.

Texte de Steve Foster, président-directeur général du CQGL, publié dans le magazine Fugues, le 26 juillet 2011.