Le 14 janvier dernier, le Conseil canadien des normes de radiotélévision (CCNR) condamnait la pièce Money for Nothing du groupe Dire Straits, parce que cette chanson contient le terme « faggot ». Le CCNR est arrivé à la conclusion que cette chanson, datant de 1985, faitr ainsi référence à l’orientation sexuelle de façon désobligeante et enfreint ainsi les dispositions sur les droits de la personne.

Le CQGL a émis un communiqué pour dénoncer cette décision qui est d’autant plus incroyable lorsque mise en parallèle avec celle rendue par ce même organisme en décembre dernier quand il rejetait la plainte du CQGL envers les animateurs Claude Mailhot et Alain Goldberg, qui ont tenu des propos homophobes à l’endroit du patineur Johnny Weir.

Petit rappel. Lors des Jeux Olympiques de Vancouver, Mailhot et Goldberg ont tenu des propos tous plus insultants les uns que les autres, en raison de la non-conformité aux stéréotypes de masculinité du patineur. Alain Goldberg affirmait que Weir laissait une image assez amère pour le patinage artistique, qu’il était un très mauvais exemple, car le monde allait penser que tous les garçons qui pratiquent ce sport vont devenir comme lui. Bref, que ce n’est pas l’image souhaitée pour ce sport. Pire encore, les comparses Mailhot et Goldberg ont avancé que Weir devrait passer des tests pour vérifier sa masculinité ou sa féminité et l’animateur de se demander ensuite si Weir ne devrait pas être en compétition chez les femmes.

Avec le deux poids, deux mesures de ces jugements diamétralement opposés, le CCNR envoie un bien mauvais message aux médias et à la population en général: vous pouvez dégrader, ridiculiser, humilier quelqu’un et le traiter en paria; tant que vous n’utilisez pas des mots «interdits» comme fif, tapette ou faggot, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Ce jugement ne vient aucunement aider la cause des personnes lesbiennes, gaies, bisexuelles, transsexuelles et transgenres (LGBT). Et surtout, il n’aide en rien les nombreux organismes qui, jour après jour, travaillent à sensibiliser la population sur les différentes réalités que nous vivons, dont celles liées à la discrimination. Ce jugement vient amoindrir le travail colossal fait pour dénoncer les vraies situations problématiques. Et croyez-moi, je suis tout à fait conscient des subtilités et de la vigilance que nous devons exercer par rapport à l’emploi de termes à connotation homophobe. Je sais l’importance des mots et leurs conséquences sur la vie des personnes, dont celles des jeunes LGBT chez qui le taux de suicide est de beaucoup supérieur à celui des jeunes hétérosexuels, mais censurer Money for Nothing n’ajoute rien à notre mieux-être.

Le CCNR, en analysant quatre lignes de paroles dans toute la chanson sans tenir compte de son ensemble et du contexte, réagit d’une façon problématique. D’ailleurs, c’est cette même incapacité d’analyse qui a permis à nos deux animateurs-analystes de s’en tirer. Imaginez, le CCNR a jugé que les excuses sur les vêtements étaient suffisantes pour innocenter les comparses, puisque qu’ils avaient reconnu avoir offensé certaines personnes, à ce, sujet et ce même si notre plainte portait sur le fait qu’ils se soient attaqués à l’intégrité personnelle du patineur, ce qui est d’ailleurs proscrit par les droits de la personne. Alors que la chanson de Dire Straits se voit censurée parce qu’elle raconte l’histoire de deux déménageurs frustrés et insatisfaits de leurs conditions de vie, tirant à boulets rouges contre ces gens que l’on peut voir à la chaîne MTV, y compris «cette tapette millionnaire ayant même un jet privé». Ils se plaignent de ne pouvoir profiter de tous les plaisirs de la vie, dont le fait d’avoir des «pitounes gratis», et se disent qu’ils auraient dû apprendre à gratter sur une guitare ou à frapper sur un drum pour pouvoir jouir de ces privilèges (traduction libre).

Si nous nous fions au raisonnement des membres de l’organisme fédéral, nous devrons revisiter et corriger les œuvres littéraires, télévisuelles, musicales, etc. dans la mesure où ces dernières comportent des termes pouvant offenser ne serait-ce qu’une personne. Sans tenir compte du contexte historique, géographique, stylistique, ou de l’esprit d’une œuvre, nous risquons de voir dénaturées les œuvres de Mark Twain, Jacques Brel ou encore Tintin au Congo.

Est-ce que quelqu’un a déjà porté plainte afin que l’on censure la Bible et le Coran?

 

Texte de Steve Foster, président-directeur général du CQGL, publié dans le magazine Fugues, le 22 février 2011.