Peut-être en avez-vous entendu parler, entre le 9 et 30 septembre 2010, plus d’une douzaine de suicides chez de jeunes gais et lesbiennes ont été rapportés, dont celui du jeune couple de Toronto, Claudette Blanchette, âgée de 21ans, et de sa copine de 17 ans, Chantal Dubé. Une moyenne de quatre suicides par semaine. Violence, harcèlement, intimidation liée à l’homophobie ont été les raisons qui ont poussé ces jeunes à commettre l’irréparable. D’ailleurs, plus de 24 villes américaines et canadiennes avaient organisé une vigile simultanée, le 6 octobre dernier, pour souligner ces tragiques événements. Celle de Montréal, organisée par Jean-Pierre Roussin, au Parc de l’Espoir, a réuni une cinquantaine de personnes sous une pluie battante et froide.

Puis il y a eu Claude Tourangeau, quarante-deux ans, qui, le soir du 14 octobre dernier, a décidé de se jeter du pont Jacques-Cartier dans les eaux glaciales du Fleuve. Claude était fatigué de se battre et surtout de voir sa qualité de vie, en raison des effets secondaires de sa médication VIH, être tout sauf de qualité. Eh oui, nous semblons oublier de plus en plus que de nombreuses personnes séropositives souffrent encore à un point tel que mourir leur semble être un soulagement.

Bien que la quasi-totalité de ces cas soient américains, il ne faut pas sous-estimer ceux qui se produisent chez nous. À la différence de nos voisins, ici, c’est le silence entourant ce type de décès qui est frappant. Est-ce dû au fait que nous avons l’égalité juridique et une relative acceptation sociale des personnes LGBT et que nos chartes nous protègent? Toujours est-il que les cas documentés se font rares. Souvent, les proches de ceux qui s’enlèvent la vie se taisent par gêne, parfois par honte d’avoir eu un enfant homosexuel ou transgenre, mais aussi et surtout par sentiment de culpabilité. Puis Il y a ceux qui disparaissent avant même d’avoir avoué qui ils ou elles étaient vraiment, laissant parents et amis dans l’ignorance de leurs souffrances.

Pourtant, nous devrions pouvoir en parler ouvertement et aussi souvent que nécessaire. Qu’on se le dise, le suicide est une réalité avec laquelle nous devons malheureusement composer. Ce geste représente la solution ultime qu’une personne choisit pour mettre fin à un tourment infini. Et pour avoir fait deux tentatives de suicide à l’âge de 16 et 17 ans, je peux en témoigner. Dans bien des cas, vivre sa vie, en étant exclu par sa famille, ridiculisé par les autres, violenté par certains, subir l’homophobie, la transphobie ou la sérophobie, font se sentir bien misérable. Nous nous regardons dans le miroir et nous finissons par voir et surtout croire ce que les gens pensent de nous.

Nous nous voyons comme une erreur de la nature, un être abject, un bon à rien qui ne mérite pas d’être aimé, et chaque obstacle ou chaque revers rencontré en devient la preuve. Ressentir au quotidien notre incapacité à devenir celui que l’on espère être, devoir lutter jour après jour contre les préjugés ou devoir souffrir les effets de la médication, sont autant de raisons de quitter ce monde. Et n’allez pas croire que l’on se lève un bon matin et que nous décidons de passer à l’action. Il y a toute la période qui précède le geste.

Ce qui est particulier, pour de très nombreuses personnes durant cette phase, c’est le décalage qui existe entre la réalité et notre réalité intérieure. Cette dernière prend le pas sur tout et recale la vraie vie au rang de l’illusion, et rien ne semble pouvoir modifier cet état de fait. C’est pourquoi il est difficile pour ceux qui nous aiment de pouvoir nous atteindre et nous faire entendre raison. Le plus triste avec le suicide, pour ceux qui y survivent, est que ces pensées nous habitent toujours. Je vous avoue que, même trente ans plus tard, j’y pense encore. C’est comme un réflexe stimulé par une grande lassitude ou une incapacité de pouvoir en faire assez ou plus. Pourtant celles et ceux qui me connaissent savent que je suis un bon vivant, et combien j’apprécie la vie et les gens, et à quel point j’adore le travail que je fais actuellement. Heureusement, j’ai appris à me connaitre et je peux aujourd’hui déceler les signes avant-coureurs ce qui me permet d’en parler à mes amis et de passer au travers. Mais tous n’ont pas ma chance. Pour certains, l’isolement est un enfer duquel il est presque impensable de sortir autrement qu’en quittant ce monde.

Eh oui, il faut parler, car cela permet de sauver des vies. D’ailleurs, les dernières statistiques confirment un recul du taux de suicide au Canada. Comme quoi les campagnes de sensibilisation peuvent avoir un impact réel sur la vie.

En terminant, pour nombre d’entre nous, la période des Fêtes qui approche en sera une de réjouissance et d’amour. Malheureusement, tous ne vivront pas cette réalité. S.V.P. si vous êtes de celles et de ceux pour qui Noël et le Jour de l’An amènent des idées noires, ne restez pas seul. Parlez-en à vos proches ou consultez un médecin ou encore utilisez les services de Gai Écoute ou de Suicide-Action…Parler, ça fait toujours du bien.

 

Texte de Steve Foster, président-directeur général du CQGL, publié dans le magazine Fugues, le 16 novembre 2010.